EDITION: Août - Octobre 2015

La révolution de la politique espagnole

Jerry Brownstein

L’an dernier, le paysage politique espagnol a connu un changement turbulent. Depuis plus de 30 ans, le pays avait été gouverné par le parti socialiste (PSOE) et le parti populaire (PP), mais cette dominance bipartite est en train de subir un grave problème qui a commencé avec la montée fulgurante de Podemos (nous pouvons), parti « populiste » issu de protestations contre les dures mesures d’austérité imposées par le gouvernement aux citoyens, après la crise économique. En moins d’un an, sa popularité a augmenté considérablement, de zéro à presque celle des deux partis dominants. Une autre force récente dans la politique espagnole est le parti du centre Ciudadanos (citoyens), qui est passé de sa base régionale en Catalogne à gagner en popularité dans tout le pays. Avec des élections nationales qui se tiendraient avant la fin de l’année, il semblerait, qu’au lieu de l’habituel concours entre deux partis, peut-être serions-nous témoins d’une course de quatre chevaux qui pourrait conduire à des changements importants dans la façon dont le pays sera gouverné.
 
La montée de Podemos
Avant la crise économique de 2008, Pablo Iglesias était un professeur de science politique, peu connu avec queue de cheval et piercing au sourcil. Il enseignait à ses élèves que la politique est l’étude du pouvoir, et que ceux qui l’ont peuvent et devraient être contestés. Sa position était claire : la montée incessante du capitalisme rampant, issu de la privatisation, la mondialisation et la cupidité sont les principales causes des problèmes auxquels se trouvent confrontés les gens ordinaires. Pablo Iglesias se fit connaître pendant le mouvement indigné des plans gouvernementaux contre l’austérité, au printemps 2011, et a gagné en popularité en expliquant clairement sa position à la télévision et dans ses discours. Enfin, en janvier de 2014, lui et ses disciples lancèrent leur propre parti politique qu’ils appelèrent Podemos. Avec peu d’argent et sans infrastructure, la plupart des experts le considérèrent comme un parti de protestation parmi tant d’autres, destiné à s’estomper de suite… mais ils avaient tort.
 
Un an après sa fondation, Podemos a grimpé au sommet des sondages politiques espagnols. En janvier 2015, plus de 150.000 personnes s’entassèrent à la célèbre Puerta del Sol à Madrid pour écouter le discours passionné de Pablo Iglesias dans lequel il chargeait contre les élites politiques et d’affaires corrompues qu’il appelle « la caste » et qui ont ruiné le pays. L’analyste politique José Ignacio Torreblanca explique cet essor : « il y a une volonté de changement dans la société espagnole et une grande indignation due aux effets de la crise économique et de sa gestion, notamment en ce qui concerne la corruption. Ce nouveau parti, grâce au leadership charismatique de Pablo Iglesias, a réussi à canaliser cette volonté de changement ». Podemos est en train de transformer la politique avec une nouvelle forme de démocratie ouverte et directe. Il utilise une technologie de pointe pour communiquer avec ses partisans par l’intermédiaire de sites Web, avec transparence, votes en ligne et un espace de débat sur le net, appelé « Plaza Podemos », qui attire plus de 20.000 visiteurs chaque jour.
 

 
Une grande partie de son succès se fait aux dépens du PSOE, qui était traditionnellement le parti du peuple, mais qui avait peu à peu glissé vers le centre au cours des dernières années. Déjà, beaucoup les considèrent comme faisant partie de la caste et les ont abandonnés pour suivre le message véritablement populiste de Podemos. En réponse, le PSOE a choisi un nouveau chef jeune, Pedro Sánchez, dans l’espoir de redynamiser son image. La montée de Podemos a aussi ouvert la voie au parti de centre-droit Ciudadanos, dont la croissance rapide a conduit bon nombre d’espagnols à l’appeler le « Podemos de la droite ». Ciudadanos, (également connu comme C’s) offre une alternative sûre pour ceux qui veulent un changement, mais craignent que Podemos soit trop radical. Il a également un leader jeune, charismatique, Albert Rivera, afin de rivaliser avec Iglesias.
 
Les élections régionales
Le 24 mai, les électeurs espagnols sont allés voter lors des élections régionales qui sont considérées comme un indicateur sur la question de savoir si ces nouveaux partis pourraient avoir un impact grave sur l’équilibre politique du pays. La réponse semble être oui. Le dirigeant PP comme son rival, le PSOE, perdirent des électeurs, et dans 13 des 17 régions espagnoles, aucun des deux n’a réussi à atteindre une majorité. Pour pouvoir gouverner dans ces communautés autonomes ils ont dû négocier des coalitions, et dans presque tous les cas, cela signifie que le PSOE a rejoint Podemos et ses affiliés. Ciudadanos n’a pas atteint le succès attendu, mais ils ont obtenu assez de voix pour former des coalitions avec le PP (et même certaines avec le PSOE, comme en Andalousie).
 
Plus impressionnant encore est le fait que les deux principales villes espagnoles seront régies au moins en partie par Podemos. À Madrid, le PP a obtenu 21 conseillers aux élections municipales, mais Ahora Madrid (maintenant Madrid), épaulé par Podemos en a obtenu 20 et a formé une coalition dirigée par Manuela Carmena, qui a prêté serment au son des cris de « oui, nous pouvons ! ». Les résultats de Barcelone ont été encore plus étonnants, Ada Colau, militante contre les expulsions et épaulée par Podemos, remportant la course à la Mairie de la deuxième plus grande ville espagnole.
 

 
Ici à Ibiza on a pu noter un léger glissement vers la gauche, puisque le PSOE, avec l’aide de Guanyem (également épaulée par Podemos), peut gouverner la ville d’Ibiza et San José. De plus, le parti Gent per Formentera (GxF) a également remporté une majorité absolue pour pouvoir mettre en œuvre sa politique libérale fondée sur la justice sociale et l’écologie durable.
 
Le chemin à parcourir
La question est maintenant si Podemos et ses affiliés pourront maintenir leur impact lors des élections nationales imminentes. Une chose est que les gens émettent un vote de protestation aux élections locales, mais une autre est de confier l’avenir de leur pays à une personne sans expérience de gouvernement. En outre, les deux principaux partis ont l’avantage de bénéficier de forts avantages économiques et l’infrastructure politique pour mobiliser leurs électeurs. D’un autre côté, ceux qui appuient Podemos quant à eux, sont encouragés par le succès de ce « cousin politique » : le parti Syriza en Grèce, également émergé du néant grâce à sa campagne et la promesse d’alléger les souffrances causées par l’austérité imposée et la corruption. En janvier 2015, il a remporté les élections grecques et commença immédiatement à mettre en œuvre des programmes visant à améliorer les choses pour la majorité des citoyens.
 
Podemos voudrait reproduire ce succès, mais comprend également qu’un parti à racines anticapitalistes misant sur l’administration d’une économie de marché est un vrai paradoxe. Iglesias a déclaré que les changements qui s’appliqueraient à un gouvernement dirigé par Podemos seraient « graduels et limités, utilisant l’État pour redistribuer la richesse à ceux qui en ont besoin, pour mettre en place un système fiscal plus équitable et pour stimuler l’économie ». Ces politiques seraient financées par les impôts qui seraient augmentés aux grandes richesses de particuliers et de sociétés. C’est l’essence même d’un gouvernement « populiste » et il sera intéressant de voir si les électeurs espagnols continueront à miser dans cette direction. Mais en marge de ce qui pourrait se passer lors des élections générales, Pablo Iglesias a démontré que ceux qui sont au pouvoir, la caste, peuvent être contestés. Lui et son groupe d’idéalistes peu orthodoxes ont ébranlé les fondements de l’establishment politique… et les choses pourraient ne plus jamais être comme avant. •