EDITION: Juin - Août 2013

IBIZA et autres aventures

Texte: Cat Weisweiller
l’offre de voyager jusqu’à l’île voisine d’Ibiza, dans un avion de la seconde guerre mondiale, un bombardier Bristol Blenheim, fut une tentation irrésistible.
 

La famille atterrit sur une petite piste d’atterrissage, sur le sable. Il était difficile d’imaginer que ce petit lopin de terre deviendrait le principal aéroport de l’île, avec plus de 4 millions de visiteurs par an. Les routes principales n’existant pas encore, leur voyage de l’aéroport jusqu’à à la ville d’Ibiza leur prit trois heures exténuantes. Rick se rappelle son arrivée sur un Vara de Rey sablonneux, où s’alignaient les ânes chargés de glace devant la porte d’un hôtel. Il se souvient s’être demandé comment diable la glace pouvait bien arriver intacte avec la chaleur de l’été. L’hôtel en question était le Montesol, qui, à ce moment-là, mettait moins l’accent sur l’hospitalité, étant le seul fabriquant de glace sur l’île. L’interdiction d’utiliser l’électricité à partir de minuit signifiait qu’il fallait utiliser des bougies et des lampes à huile. Peu de temps après, le père de Rick ne pouvant plus supporter cela, se hasarda à chercher un logement plus confortable pour lui et sa famille.
 
Ses yeux et son cœur tombèrent bientôt amoureux d’un yacht amarré dans le port. Malheureusement, le navire impressionnant avait déjà été loué par Errol Flynn lui même, qui deviendrait un ami proche de la famille. Assis sur les marches d’un immeuble, avec un air désespéré, la famille Kips attira l’attention d’un passant, Dr. Alfredo Roig. Quoique ne parlant pas l’espagnol, ils réussirent, tant bien que mal, à relater leur situation. Alfredo, qui était le seul médecin d’Ibiza et qui avait donc une grande importance sociale et politique, décida de les présenter aux personnes les plus influentes de l’île, comme Juan Bermejo, le commandant de la marine qui, à l’époque de Franco, avait les plus hautes fonctions politiques de l’île. Il serait juste d’avancer que cette rencontre marquerait le reste de la vie de Rick à Ibiza.
 

Une grande maison à Cala Carbó, construite sur un terrain acheté par son père, devint la base de Rick sur l’île pendant de nombreuses années. Ils avaient pour voisin un directeur de la CIA, qui créait toutes sortes d’intrigues au fil du temps et  de la croissance de Rick. A l’âge de 18 ans, alors qu’il faisait ses études de dentiste à Malibu, il perdit tragiquement son père qui était atteint d’un cancer. Un ami de la famille, le Dr. Robert van Riet, devint son tuteur. Robert, l’un des premiers chirurgiens plastiques en Californie, et par conséquent, très influent, présenta donc Rick à l’univers des célébrités, entre autres, ses voisins de Palm Springs : Frank Sinatra et Barbara Marx. Rick se souvient de la date fatidique où son frère et lui, étaient arrivés en retard et n’avaient pas pu participer à un voyage en vol privé à Pasadena avec la mère de Sinatra, Dolly. Il apprit que le Learjet s’était écrasé et que tous ses passagers étaient morts. Depuis lors, Rick remercie le sort qui leur avait fait rater l’excursion.
 

Parmi les amis célèbres de Rick, trop nombreux pour les citer ici, je me contenterai de mentionner, parmi beaucoup d’autres, le pape, Lisa Minnelli et Bob Hope, qui furent très présents au cours de sa vie. En dehors des Etats-Unis, Rick a vécu dans de nombreuses capitales européennes, et en Argentine, pays très important pour lui, où il se consacra aux chevaux destinés au jeu du polo et où il monta également la plus grande cave du monde avec celui qui fut son associé pendant de nombreuses années : Lord Alain Levenfiche.
 
Mais revenons à la vie de Rick ici, à Ibiza. Malgré l’entourage de la haute société avec tout son apparat, Rick est resté les pieds bien sur terre. Son humilité remarquable est sûrement due à son intérêt aiguisé pour le monde qui l’entoure, comme en témoigne l’histoire suivante: « quand nous sommes arrivés sur l’île, au début, je me souviens que je souffrais de ne pas pouvoir parler l’espagnol; cela m’empêchait de communiquer avec un homme aveugle qui était toujours au centre des collecte de fonds pour la ONCE. Enfant, je voulais soulever ses lunettes de soleil pour voir ce qu’il y avait derrière. Plus tard, lorsque j’ai réussi à parler suffisamment la langue, je suis allé le voir pour discuter avec lui. Après quelques temps, il reconnaissait me pas s’approcher et il me disait toujours: « Rebonjour, ami néerlandais. »
 
La curiosité de Rick lui dévoila une histoire choquante : l’homme n’avait pas toujours été aveugle ni sans abri. En fait, il avait un poste très prestigieux dans le bureau principal de la Banque March. Un jour, il fut retrouvé allongé raide, sur la table, par Alfredo qui le déclara mort. Comme à l’époque, il n’y avait pas de morgue avec réfrigération, on pulvérisait de la chaux sur les morts, puis on faisait défiler les cercueils dans le centre de la ville afin que les voisins puissent leur faire leurs adieux. « Imaginez la peur de tous ceux qui étaient présents quand le cercueil s’ouvrit soudain laissant apparaître le pauvre Jésus » [et oui, il s’appelait ainsi] qui n’avait manifestement pas ressuscité mais qui, par contre, était devenu aveugle à cause de la chaux qui lui était tombé dans les yeux. »
 
Il est difficile de définir si, à Ibiza, Rick est plus connu en tant qu’expert en hôtellerie et immobilier, qu’ancien gérant du Pikes et de l’hippodrome, en tant que propriétaire d’une boutique de mode, Oilily, ou simplement en tant qu’entrepreneur très compétent. Aujourd’hui, on le décrirait peut-être mieux comme auteur, inventeur et consultant, les cadres exécutifs se sentant naturellement attirés par ses années d’expérience personnelle et professionnelle pour améliorer leurs performances. Cependant, son plus beau cadeau personnel pour l’île, toute personne présente sur l’île dans les années 1980 sera sûrement d’accord sur ce point, fut sa chère entreprise de télécommunications.
 

Dans les années 1980, le négoce résultant des fêtes nocturnes existait déjà, mais l’accès au monde extérieur était encore très restreint. Les téléphones mobiles n’existaient pas encore, et les lignes fixes (extrêmement coûteuses et avec compteurs) étaient insuffisantes. Rick comprit rapidement que, avec l’arrivée soudaine d’acheteurs de propriétés, de touristes et de fêtards, la demande en moyens de communication modernes dépassait, de beaucoup, l’offre. « J’ai installé un bureau, là où notre ami Alfredo exerçait déjà, sur Vara de Rey, un bureau de services de télex et de téléphone. Les fax et les virements bancaires sont venus après. C’était la première initiative de ce genre dans l’île ». Il était tellement plongé dans tous ses autres projets sur l’île qu’il n’avait pas remarqué le manque d’affluence à son « bureau » au cours des deux premières semaines. « Ce n’est que lorsque j’ai vu entrer une mère avec un enfant, gesticulant pour utiliser les toilettes que j’ai réalisé que la tournure anglaise ‘Office Services’ ne se traduisait pas ainsi en espagnol, étant donné que les ‘Servicios’ peuvent signifier ‘toilettes’ ! »
 
Malgré cette erreur initiale, le bruit se répandit très vite et le bureau de Rick commença à fonctionner. En 10 ans, des personnes de toute nationalité et de tout caractère s’y donnèrent rendez vous. Ouvert de 08h à 20h, 6 jours par semaine, le bureau devint un centre d’activité frénétique, qui aurait presque pu se définir comme un club social. Toutes les personnes connues venaient y gérer leurs affaires, y compris Nina Hagen et Ursula Andress. Réputé pour son aimable hospitalité et ses conseils multilingues, il devint le gardien des secrets des nombreux projets importants ou des crises des célébrités. Il se souvient d’une occasion où son œil vigilant fut particulièrement utile : quand Freddie Mercury chanta sa célèbre version de « Barcelona » à la discothèque KU avec Montserrat Caballé, Freddie reçut les clés de la ville de Barcelone. En plus de ce grand honneur, on lui offrit aussi, pour ses 41 ans, les frais payés de sa fête d’anniversaire à l’hôtel Pikes. La fête en elle-même deviendrait une légende dans l’île. Mais ce que peu de gens savent, c’est le secret du gâteau d’anniversaire que la ville de Barcelone avait préparé pour Freddie.
 

Rick se trouvait dans son bureau et recevait tous les messages qui avaient rapport avec la fête si attendue de Freddie Mercury. « C’était la fête de la décennie. Tous avaient été invités... Tout le monde sauf moi, bien sûr... Comme nous avions reçu un tas de réponses confirmant l’assistance, j’ai proposé de les emporter personnellement au Pikes – dans le seul but d’obtenir une invitation à la fête, pour moi et pour les 11 autres à qui j’en avais promis ». Ce qu’il finit par obtenir fut beaucoup plus que ce qu’il avait pu imaginer. Impressionné par son enthousiasme, le manager de Pikes lui demanda d’aller jusqu’à Barcelone pour organiser le transport du gâteau de Freddie. Facile, n’est-ce pas ? eh bien non, étant donné que, selon le récit de Rick, « le gâteau avait une base de 50 mètres en son point le plus large, la hauteur d’une personne et que sa forme de cathédrale de Gaudi avait été sculptée durant deux ans par deux artisans ». La première étape du transport du gâteau, en avion de marchandises, de Barcelone à Ibiza se passa comme prévu, ainsi que d’Ibiza au Pikes. Le problème survint lorsque quelqu’un décida que le gâteau devait être déplacé légèrement de l’endroit où il avait été déposé initialement. « J’étais devant, pour diriger la manœuvre. Derrière moi, il y avait une centaine de personnes tirant avec précaution sur la base du gâteau. Tout allait bien jusqu’à ce que quelqu’un trébuche, suivi par le reste des porteurs... qui tombèrent tous comme des dominos. Le gâteau entier tomba par terre sans plus, et ainsi, tout à coup, c’était du passé... »
 
Avec ses réflexes de toujours et sous l’œil vigilant de son ami jusqu’à aujourd’hui, Tony Pike, Rick lança une opération urgente afin de rassembler tous les gâteaux de l’île. Empilés les uns sur les autres, couverts de Chantilly dans un mélangeur de peinture avec, inscrit sur le dessus, le message « Happy Birthday Freddie! ». Cela nous amène à la partie de l’histoire connue de tous: Ignorant tout de la catastrophe du gâteau de Gaudí, Freddie en eut les larmes aux yeux lorsqu’il vit son gâteau, reconnaissant qu’il n’avait jamais reçu un geste aussi authentique et émouvant. De même que cette histoire d’inspiration locale, et sa fin dans le style de « tout est bien qui finit bien », se termine notre résumé de la vie d’un important résident de l’île : Rick Kips. •